Bœuf miroton. Le carillon d ‘un clocher tout proche entonna quelques notes. Le commissaire sentit l’oignon dans le gousset de son gilet, le sortit et l’examina en fronçant les sourcils. Midi un quart. L’heure de boire un demi vite fait, pensa t’il. Jouissant d’avance, il tira longuement sur sa pipe, et accéléra la cadence vers le premier bistrot venu. Il vint vite car la ville en regorgeait. Hop, hop et ce fut fait. Maigret déposa posément sa valoche à soufflets au pied du comptoir, n’installa qu’une demi-fesse sur un tabouret haut mais trop petit, une main sur le zinc et l’autre prête à l’action, il commanda une pression, qu’il enfila d’un trait. -Dites-moi mon brave, y-a-t-il un hôtel petit mais convenable dans les parages… -Les « trois canards » au 33 sur le même trottoir. -On y mange ? -Le soir uniquement, ils servent le souper. -Le dîner ! -Non seulement le souper. -Et pour déjeuner ? -Ca oui, sûrement qu’ils servent le déjeuner ! -… -… -Alors dites-moi plutôt où je puis…manger…Voilà…manger maintenant entre midi et quatorze heures… -Faut pas chercher bien loin, au 22… -Sur le trottoir d’en face… -Z’avez tout compris. Une autre 33 ? -Euh… oui volontiers… Il avait rendez-vous avec un mort, un certain monsieur Blanc, professeur à la retraite, et pour l’éternité maintenant. Il pouvait bien attendre un peu, seuls les morts peuvent attendre… Son estomac bien vivant en revanche, était impatient de rencontrer un bon petit plat bien chaud. Les « petits cochons sans queue » ne payaient pas de mine mais les conseils du pressioniste et l’ardoise devant le rideau de percale qui annonçait « bœuf miroton » dissipèrent toute hésitation. Il entra sans que personne ne fit attention. Une dizaine de tables, trois couples et quelques solitaires accompagnés d’une gazette. Il accrocha son pardessus et son feutre mou au bec du perroquet qui resta muet. Il fit de même quelques longues secondes quand apparut enfin une petite vieille, deux assiettes fumantes à la main. Ni une ni deux, elle lui indiqua d’un digne et beau coup de menton la seule et unique table libre de son établissement. Il obtempéra comme un enfant. C’est vrai qu’elle était vieille mais elle avait de beaux restes. Elle avait dû être très très très très belle. Trente ans de moins et elle aussi, songea-t-il, et hop… La table qu’il occupait devait être celle d’un habitué. Un rond de serviette en carton avec un nom griffonné, vide de toute serviette entourait la salière. -Que peut-on vous servir cher monsieur ? -Le bœuf miroton me sied à merveille, chère madame, et un coup de rouge du patron… Il ne put s’empêcher de dépêcher une œillade à la table voisine d’où parvenaient des mmh et des slurps… -Dites madame, si ce n’est pas indiscret, mes voisins se régalent de quoi ? -Rien, rien…il n’en reste plus de toute façon… -Appelez-moi le chef, je vous prie. -Mais il est trop occupé monsieur. -Commissaire Maigret, madame. -Maigret…Maigret…Mais on vous voit partout, vous êtes incontournable. -Et pourtant je n’ai pas encore mangé… Plus blanc que sa toque le chef s’assit en face du commissaire. -Ce sont de petits oiseaux, commissaire, des becfigues, je sais qu’on ne peut pas manger les petits oiseaux mais mes clients en raffolent, alors rien que pour eux, pour leur plaisir et un peu le mien aussi, je profite de mon dimanche pour attraper quelques-uns de ces délicieux volatiles… C’est interdit…mais…vous n’allez pas m’envoyer en prison pour cela, Commissaire ? -A condition que vous m’en serviez une belle assiette et nous serons quittes ! Maigret vit arriver une brûlante assiette de son mets préféré et le temps de savourer un à un les becfigues il oublia son passé, ses amis, sa femme, son statut de commissaire de police, ses maîtresses et sa pipe et ses sœurs et sa mère, tout, pour dix minutes de paradis… Le bœuf miroton qui suivit était parfumé et savoureux, meilleur encore que celui de madame Maigret et il se jura d’extirper la recette à ce bien bon chef. -Madame, auriez-vous par hasard une petite prune à m’offrir pour achever ce festin ? -Une vieille prune, mais délicieuse, vous n’en direz que du bien. -Mettez-en deux et dites au chef de s’attabler cinq minutes encore à mes côtés. … -Alors, pour le miroton, j’utilise les restes du pot-au-feu que je coupe en tranches fines et dans un bon saindoux, je plante des rondelles d’oignons qui blondiront gentiment. Puis on les saupoudre de farine et arrose de bouillon, d’un filet de vinaigre et sur ce lit on jette une couverture de tranches de bœuf. Sel et poivre. Quinze minutes d’un côté. Quinze minutes de l’autre. Faut laisser au temps, le temps de bien faire les choses. -Jésus Maria, vous me donnez faim mais j’ai déjà bien mangé et je vous ai suffisamment importuné, je vous laisse à vos fourneaux. Je reviendrai demain sans aucun doute et j’espère que mon enquête sera longue… Il prit un café bien tassé pour revenir sur terre, chipota avec sa petite cuillère et les morceaux de sucre Tirlemont, examina de plus près le rond de serviette et y lu « monsieur Raymond. » -Madame…monsieur Raymond… ? -C’est Raymond Blanc, un habitué, qui ne vient jamais le mercredi… Quelques gouttes de sueur perlèrent sur le front du commissaire. Il venait de manger à la place de son mort…