LA RECETTE DU MOIS
OCTOBRE - 2003

CANARD LAQUé



-Tu m’en roules un ?
-Si tu veux...
-Mmmmh...tu sais y faire... c’est délicieux, mais continue ton histoire...
-...sa mère Mang-tha-soûp mourut renversée par un char sur la place Tien-Amen, alors qu’elle traversait dans le passage pour piétons. On la retrouva toute plate, écrasée avec les tomates, le céleri et les pommes de terre qu’elle venait d’acheter au marché pour faire une bonne soupe à ses huit enfants. Quelques jours plus tard, son père Ten-îs-menh, alors qu’il pêchait sans filet l’écrevisse à la nage dans le Fleuve Jaune pour noyer son chagrin, fut englouti par un crocodile. Il eut moins de chance qu’Ivan Matvéïtch et décéda pathétiquement dans le ventre de l’animal.
-C’est horrible ton histoire...
-C’est la vie... ça s’est passé au quatrième siècle (avant) sous la dynastie des Hou-pie. C’est ainsi que la petite Lî-mon-had se retrouva orpheline, aînée de sept frères et sœurs qu’il fallait bien nourrir. Elle versa donc quelques larmes, se ressaisit, décida de prendre le dragon par les ailes et fonça dans la première librairie venue. Elle acheta la dernière édition du Vlan-Pékin, éplucha les petites annonces à la recherche d’une place de cuisinière : Sa mère qui avait dû sentir l’oignon, lui avait appris très tôt à faire la popote. Dans le canton de Canton, un certain monsieur Hun-poinh-sétou, recherchait une bonne cuisinière et promettait de bons gages. Elle entreprit une longue marche vers Canton et se mit au service de monsieur Hun. Tout se passa pour le mieux. Il était ravi des talents de sa jeune recrue et elle gagnait son bol de riz honorablement. Tous les mois elle pouvait envoyer à ses frères et sœurs une liasse de yens par Virchine –express. Un jour malheureusement, trop occupée à repriser les chaussettes de monsieur Hun, elle oublia dans le four le canard qu’il avait chassé au pied d’une grande muraille. Devant le volatile carbonisé, monsieur Hun entra dans une colère noire et la menaça des pires supplices pata-chinois si elle commettait pareille bévue à l’avenir : torsion du nez et des dents, extraction de la langue et enfoncement du petit bout de bois dans les oreilles...
-Pauvre enfant !
-Quelques semaines plus tard, le barbare rapporta un canard. Et comme l’histoire a une fâcheuse tendance à repasser les plats, elle s’endormit en ravaudant l’habit de pékin de son maître et le canard encore crama.
-C’est affreux..., j’ai peur pour la gamine...
-Rassure-toi, car la petite se réveilla juste avant que monsieur Hun n’eût humé le fumet trop fumé. Affolée, elle sortit la bête du four et dans sa précipitation renversa dessus le pot de miel qui sommeillait sur l’étagère. Au contact de la chair torride le miel se caramélisa, dégageant un parfum merveilleux. Vite, vite elle découpa le canard en petits morceaux qu’elle enveloppa avec des blancs de poireau émincés, dans de fines feuilles de pâte comme pour panser les brûlures. Elle s’en alla servir son maître qui, ébloui par ce mets fameux, s’en gava tant qu’il périt étouffé.
-Ouf... ça va mieux...
-Pour la petite, oui... Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Littéralement folle d’avoir sorti des cendres une nouvelle édition de canard, elle quitta le défunt Hun et partit ouvrir un petit restaurant qui fit un opium dans toute la contrée. Elle laqua des millions de canards pour le plaisir de millions de petits chinois.
-Mais comment connais-tu cette histoire ?
-c’est l’arrière...arrière...arrière...petit-fils de Lî-mon-had qui me l’a racontée. Tu vois ? Monsieur Chou-a-laï qui tient ce petit restaurant chinois au bout de la rue, c’est lui et il a bien voulu me donner la recette.
-Je t’écoute...
-Une autre fois, maintenant on mange, ça va être froid...
-Y-a du gingembre là dedans ?
-Une pointe, oui, ...
-Tu m’en roules encore un, j’adore ça...
-Si tu veux...

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